Marie-France Kouakou, foi, féminisme et combat contre le silence

Marie-France Kouakou a plusieurs casquettes. Cadre dans un complexe hôtelier de luxe en Côte d’Ivoire, elle préside aussi l’ONG Overcome, engagée dans l’autonomisation des femmes et la lutte contre les violences basées sur le genre. Entre deux responsabilités professionnelles, elle produit des films, organise des projections, parcourt le pays pour animer des conférences. Son objectif est clair : briser le silence autour des violences faites aux femmes, partout où cela est possible, même là où on ne les attend pas.

Nous l’avons suivie lors de la projection de son dernier film, Silence Mortel, d’abord devant des leaders religieux et communautaires à Yopougon, la plus grande commune d’Abidjan, puis dans une église pleine de femmes à Yamoussoukro, capitale politique du pays. Pour elle, ce film n’est pas seulement une œuvre audiovisuelle. C’est un outil de combat, un moyen d’ouvrir des discussions que beaucoup préfèrent éviter.

Dans les lieux de culte où elle intervient, Marie-France Kouakou ne se contente pas de lancer la projection. Elle raconte. Avec une aisance de conteuse, elle mêle témoignages, chiffres, souvenirs personnels et histoires de femmes qu’elle a accompagnées. Son discours navigue entre colère et espoir, douleur et détermination. Les statistiques prennent des visages, les récits deviennent impossibles à ignorer.

Choisir l’église comme lieu de projection n’a rien d’anodin. Dans une société où la parole religieuse pèse lourd, elle veut convaincre celles et ceux qui influencent les familles, les couples et les communautés. Pour elle, la foi ne peut pas être séparée du respect des femmes. Et chaque intervention devient un plaidoyer : contre l’impunité, contre le silence, contre les traditions qui protègent les agresseurs plus que les victimes.


Église Saint-Laurent, Yopougon, 9h

 

Dans une salle de séminaire attenante à l’église, une trentaine d’hommes d’Église et quelques femmes regardent en silence Silence Mortel, le film produit par l’ONG Overcome. Pendant près d’une heure et demie, l’écran montre les différentes formes de violences basées sur le genre : viol, agressions sexuelles, violences physiques, mariages précoces, privation de ressources ou de services, maltraitance psychologique.

Les histoires se succèdent. Des femmes violentées, souvent isolées, parfois rejetées, mais qui finissent par parler et reprendre le contrôle de leur vie. Dans la salle, les regards se ferment, les visages se tendent. Quand le générique apparaît, le silence dure quelques secondes, puis les applaudissements éclatent. Une standing ovation accueille Marie-France Kouakou avant même qu’elle ne prenne la parole.

La projection n’était qu’un début. Pendant plus de deux heures, elle échange avec les responsables religieux, répond aux questions, contredit certaines idées reçues, insiste sur la responsabilité collective. Pour elle, les leaders spirituels doivent être des alliés dans la lutte contre les violences, pas des témoins silencieux.


Église Vase d’Honneur, Yamoussoukro, 10h

 

En cette Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, Marie-France Kouakou n’a pas choisi une grande salle de conférence ni une tribune officielle. Elle a préféré un lieu de foi. À l’église Vase d’Honneur, dans une salle annexe, une centaine de femmes âgées de 18 à 50 ans prennent place face à l’écran.

Dès les premières scènes, l’émotion est palpable. Certaines se crispent, d’autres essuient discrètement une larme. Quand les violences apparaissent à l’écran, des soupirs, des murmures indignés traversent la salle. Puis le film s’achève. Un silence lourd, presque suspendu. Et soudain, les applaudissements éclatent, longs, puissants, comme un soulagement collectif.

Micro en main, Marie-France Kouakou s’avance sans détour. Elle ne cherche pas à adoucir ses mots. Face à ces femmes, dont beaucoup ont vécu des violences conjugales ou sexuelles, elle parle comme on parle entre proches. Elle cite des passages de la Bible, évoque des études, raconte des histoires vécues. Elle déconstruit les idées qui justifient la violence, rappelle que la foi ne doit jamais servir d’excuse à l’injustice.

Les heures passent sans que personne ne quitte la salle. Puis la discussion change de forme. Une femme lève la main. Elle hésite, puis parle. Une autre prend la parole. Puis une troisième. Les récits sortent, parfois tremblants, parfois en colère. Pour certaines, c’est la première fois qu’elles racontent ce qu’elles ont vécu.

Dans cette pièce, la honte recule peu à peu. La parole circule. Les femmes se regardent autrement. Ce qui devait être une projection devient un espace de sororité, presque un cercle de guérison. Et Marie-France Kouakou reste là, au milieu d’elles, comme elle le fait depuis des années : écouter, expliquer, encourager, convaincre. Parce que pour elle, sensibiliser ne suffit pas. Il faut aussi donner aux femmes la force de parler.

No Comments

Post A Comment