Lucie Gbakayoro, la voix des femmes qui nourrissent la Côte d’Ivoire

Lucie Gbakayoro a grandi au rythme des marchés et des conseils de sa grand-mère, commerçante, qui lui a transmis bien plus qu’un métier : le goût de l’indépendance. Très tôt, elle comprend que le commerce peut être une voie d’émancipation, surtout pour les femmes. Après des études en comptabilité, elle tente d’abord sa chance dans la coiffure, avant de se tourner vers ce qui deviendra le fil conducteur de sa vie : l’entrepreneuriat.

En 1985, elle ouvre son premier commerce, une boutique spécialisée dans la vente en gros de vêtements et de chaussures pour enfants. Son sens des affaires et sa rigueur lui permettent de développer rapidement son activité. Sur les marchés d’Abidjan, sa réussite attire l’attention. Des commerçantes viennent lui demander conseil, cherchant à comprendre comment structurer leurs propres activités, comment acheter, vendre, négocier, tenir leurs comptes. Sans le savoir encore, Lucie Gbakayoro commence déjà à jouer un rôle de mentore.

Lucie Gbakayoro dans sa cuisine en train s’assembler les produits alimentaires qu’elle produit. Crédit photo : Tora San Traoré.

Au début des années 2000, son engagement prend une dimension collective. Entre 2000 et 2003, elle dirige un groupement de femmes au marché de Yopougon. Cette première responsabilité marque le début d’un parcours militant qui ne cessera de s’amplifier. De cheffe de groupe à responsable de coopérative, puis dirigeante d’association, elle gravit les étapes une à une, toujours avec la même conviction : les femmes doivent être au centre de l’économie vivrière.

En 2023, elle est élue présidente de la Plateforme des Femmes du Secteur Vivrier de Côte d’Ivoire (PFSV-CI), une organisation qui fédère 45 coopératives et petites entreprises spécialisées dans la production, la transformation et la commercialisation de produits agricoles. À ce poste, elle porte la voix de centaines de productrices et commerçantes, souvent invisibles dans les décisions politiques alors qu’elles nourrissent une grande partie du pays.

Lucie Gbakayoro avec une commerçante qu’elle a aidé à s’installer sur le marché à Bingerville. Crédit photo: Tora San Traoré

Nous l’avons suivie chez elle, à Abidjan. Dans son salon, les trophées et les diplômes reçus au fil des années rappellent l’ampleur de son engagement. Dans sa cuisine, elle prépare des plats à partir de produits cultivés par les femmes de sa coopérative Amougnan, qu’elle revend ensuite en ville. Chez elle comme sur le terrain, tout est lié : produire, transformer, vendre, former.

Quelques jours plus tard, direction le marché Saint-Joseph de Bingerville, en périphérie d’Abidjan. Ce matin-là, Lucie Gbakayoro accompagne une dizaine de jeunes commerçantes venues chercher un emplacement pour vendre leurs produits. Elle discute avec les responsables du marché, négocie, conseille, rassure. Pour ces femmes, avoir une place pour vendre signifie souvent la possibilité de nourrir leur famille.

Lucie Gbakoyoro avec les productrices d’attieke qu’elle accompagne à Eloka-Te. Crédit photo : Tora San Traoré.

Le combat continue à Eloka-Té, à une heure de route d’Abidjan. Dans ce village, elle rend visite à une productrice d’attiéké qu’elle accompagne depuis plusieurs années. Assise à l’ombre, entourée de bassines de manioc, la coopératrice raconte le chemin parcouru.

« J’ai connu Mme Gbakayoro grâce au ministère du Commerce, qui m’a orientée vers elle. Avant, je faisais seulement la transformation d’attiéké. Elle m’a aidée à structurer mon activité, à établir un plan de développement. Aujourd’hui, avec les femmes qui travaillent avec moi, nous cultivons le manioc, nous le transformons, nous vendons au marché et nous avons même des clients dans la restauration. Notre activité est plus stable, mais il nous manque encore des financements pour produire davantage. Et là aussi, elle continue de nous soutenir. » Draimond Marcelle épouse Depry, présidente de coopérative

Ce type d’accompagnement, Lucie Gbakayoro le répète inlassablement, d’un village à l’autre, d’un marché à l’autre. Son travail consiste autant à conseiller qu’à encourager, autant à organiser qu’à convaincre. Elle connaît chaque difficulté, chaque blocage administratif, chaque manque de moyens. Mais elle connaît aussi la force des femmes lorsqu’elles sont réunies.

À force de patience, elle a construit un réseau solide, où les productrices, les transformatrices et les commerçantes s’entraident pour avancer ensemble. Pour elle, l’avenir du secteur vivrier en Côte d’Ivoire dépend de cette solidarité.

Et lorsqu’on lui demande pourquoi elle continue, après tant d’années, elle répond simplement : parce qu’une femme qui gagne sa vie est une femme qu’on ne peut plus faire taire.

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